Les Accrochages
Les autres accrochages

14 JANVIER - 26 MARS

Interdire, proscrire, prohiber, censurer, craindre, redouter, transgresser, enfreindre… Les tabous sont inhérents aux sociétés et aux hommes. Le terme tabou s’applique à toutes les civilisations et les cultures. Il touche l’universalité de la condition humaine. Quel qu’il soit, l’existence d’un tabou a bien pour origine la peur du danger.

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Tabou pour les uns, et pas pour les autres. Interdit ici, et pas ailleurs.

Ainsi, du danger social à la prohibition, de ce que l’on ne peut faire, montrer ou dire par crainte, respect, pudeur ou bienséance, du tabou que l’on s’impose à celui qui nous est imposé, de l’autocensure à la censure ; qu’il soit lié au rapport au corps, à la propreté, à l’argent, à la religion, à la mort, à la vieillesse, au suicide ou encore à certaines pratiques sexuelles… Nous vivons dans un monde dans lequel, certes, certains tabous se sont affaiblis mais d’autres se voient renforcés.

 

Pendant 10 semaines seront visibles entre les murs du centre d'art une centaine d‘œuvres traitant : de la sexualité des femmes et des hommes, des pratiques sadomasochistes, de la « débauche », de ce que l’on cache du corps, de la mort, de la religion en tant que « puissant vecteur d’interdits », du malaise provoqué par la maladie, des corps vieillissants ou ingrats… des sujets on ne peut plus « répulsifs ».

Les tabous sont nombreux et puissants, ils montrent le paradoxe d’une société moderne qui croit ne plus en avoir. Car la censure existe, encore. Pour certaines choses nous nous croyons plus libéraux, ouverts d’esprit : le Lolita de Nabokov n’est plus interdit. Pour d’autres nous nous voilons la face : il est par exemple difficile d’évoquer publiquement les menstruations.

En janvier 2013,  pour l’accrochage Sexe, Argent et Pouvoir nous avions écrit : « Nous sommes dans l’ère de l’argent dématérialisé, dans l’époque des pouvoirs outranciers et du sexe affiché et assumé ». ta.bu est le miroir inversé de cette précédente exposition pour laquelle nous avions spécialement convié l’artiste Kendell Geers. C’est pourquoi nous avons souhaité, à titre exceptionnel, lui donner à nouveau carte blanche dans l’une des vitrines de la maison.

Le rôle d’un artiste est de briser le silence, de libérer des contraintes, de soulever le voile. Wim Delvoye est l’artiste invité de cet opus. Il n’a jamais hésité à casser les codes de la bienséance, qu’ils soient liés au corps et au sexe, en mettant à mal le bien-pensant, l’édulcoré, à travers un œuvre joyeux et débridé.


Et le rôle du collectionneur? Lorsqu’il prête une œuvre  il se risque à montrer un certain regard, ce regard qui constitue, à sa façon, son œuvre. Et si l’artiste s’engage à perturber le regard, choisir une œuvre peut parfois être également un acte subversif. Car « tout nest plus pour le mieux dans le meilleur des mondes » la réalité est violente, nous camouflons tant bien que mal le réel, et s’il  faut pourtant bien nommer les choses, le bien vivre ensemble nécessite un minimum de bienséance. En cela, les choix d’œuvres des collectionneurs invités de ta.bu illustrent, de manière parfois osée, différents aspects de ces « choses de la vie ». Chris et Lieven Declerck, Estelle et Hervé Francès ainsi que les fondateurs de Maison Particulière, Myriam et Amaury de Solages, semblent avoir un regard pour lequel peu de tabous existent, même si tous constatent « l’omniprésence du tabou dans nos sociétés ».

 

Myriam et Amaury de Solages s’interrogent sur la bienséance et soulèvent la question du regardeur : « L’œuvre est faite par celui qui la regarde. Nous avons tous ‘nos’ tabous, ‘nos’ limites à ne pas franchir. La question du tabou repose essentiellement dans le regard qui est porté sur l’œuvre. La représentation d’une réalité, même sordide, est toujours une mise à distance ».

 

Chris et Lieven Declerck, après leur participation à Etats d’âmes et Obsession (respectivement les accrochages de janvier 2014 et 2015), poursuivent le dialogue avec Maison Particulière, et ainsi une réflexion sur leur collection. En effet, choisir des œuvres engage, c’est une démarche active. Et s’ils constatent que leur collection présente des « thèmes que d'autres pourraient trouver repoussants ou non-attrayants », eux-mêmes ne les considèrent pas tabous. Si une ligne directrice pouvait être concédée à leur démarche de collectionneurs, ce serait celle « de la corporalité, qui n'est peut-être plus un tabou ici, mais peut l'être ailleurs ».

 

Estelle et Hervé Francès, après Rouge puis Sexe, Argent et Pouvoir (respectivement en septembre 2012 et janvier 2013), nous donnent l’occasion de poursuivre cette conversation engagée avec eux au sujet des excès de l’homme. Ainsi, il n’est pas étonnant qu’ils aient choisi de montrer avant tout « des œuvres qui traitent des tabous de l’humanité. Certains sont ancestraux comme celui de la mort, d’autres en revanche sont liés à notre modernité comme certaines pratiques sexuelles. Puis il y a ceux qui ressortent parce qu’ils font l’actualité, comme tout ce qui touche à l’enfant ».

 

Pour illustrer les œuvres d’art de ta.bu, un choix d’ouvrages littéraires qui ont tous été, au cours de l'histoire, censurés ou interdits. Avec des œuvres essentiellement contemporaines, des vidéos et des installations, mais aussi des peintures à la facture en apparence « classique », des photographies et autres dessins, le parcours de ta.bu est rythmé par le choix d’œuvres littéraires qui ont toutes été bannies à un moment donné. Grâce à Natalie David-Weill, chaque salon de Maison Particulière est ponctué par l’extrait d’un ouvrage de Boris Vian, Flaubert, Salman Rushdie, Sade, DH Lawrence, Nabokov… « Dans ces textes, comme dans cette exposition, la parole se libère, la représentation se dégage de tout carcan, le tabou se dévoile ».

 

Une table en bronze sur laquelle des personnages s’adonnent à des rites cannibales, des lampes qui sont également des sculptures ambigues de procréation, un Taj Mahal - symbole sacré - inversé, un siège qui prend ses libertés dans l’espace... Grâce la participation amicale de la Carpenters Workshop Gallery, le design est encore une fois invité à Maison Particulière. Joep Van Lieshout, le Studio Job et Pablo Reinoso sont à ce titre présents dans cet accrochage.

 

A plus d’un degré, ta.bu est un accrochage singulier. Il ne cherche pas à plaire. Il ne se veut pourtant pas provoquant. Il est néanmoins interdit au moins de 18 ans. Paradoxe du sujet, décence oblige.

ta.bu réunit des collectionneurs qui tous sont des habitués de Maison Particulière. Ils sont engagés dans un dialogue avec le centre d’art et son public depuis plusieurs accrochages. Ils prennent le risque de se dévoiler, un peu plus.

ta.bu est au cœur du rôle central que joue l’art: « (…) désacraliser les interdits, s’émanciper de la morale, passer outre toute restriction au point de s’affranchir de la peur. Au nom de l’art, peut-on tout montrer ? Si l’on montre ce qui doit rester caché, peut-on encore le nommer tabou ? » *

 

Si en apparence, dans nos sociétés libres et démocratiques la censure publique n’existe plus, l’autocensure est elle bien présente. Ainsi, pour les musées ou les galeries d’art – dont les comités de sélection imposent ce qu'ils peuvent ou non exposer – et par extension les collectionneurs –  qui se voient imposer ce qu’ils doivent regarder et apprécier – l’autocensure règne de manière inquiétante. Les artistes contrebalancent avec courage cette autocensure, en créant des œuvres « non montrables » et en dénonçant ainsi les abus de l’homme et les entraves aux libertés.

 

* Natalie David Weill


Les invités

Les collectionneurs

  • Estelle et Hervé Francès
  • Chris et Lieven Declerck
  • Myriam et Amaury de Solages

L'artiste

  • Wim Delvoye      

 

Le point de vue littéraire


  • Nathalie David Weill